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 [Ouvrage] Dostoïevsky, les Démons (les Possédés)

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Fatalité
   
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Fatalité  /  Blanchisseur de campagnes


Je ne suis qu'en cours de lecture, mais je tenais à relever ce passage, que je trouve énorme (copié-collé de Wikisource) :

Fiodor Dostoëvsky, extrait des Démons III-VIII, a écrit:
— Il a mal compris. Je cherche seulement les causes pour lesquelles les hommes n’osent pas se tuer ; voilà tout. Du reste, cela aussi est indifférent.
— Comment, ils n’osent pas se tuer ? Vous trouvez qu’il y a peu de suicides ?
— Fort peu.
— Vraiment, c’est votre avis ?
Sans répondre, il se leva et, rêveur, commença à se promener de long en large dans la chambre.
— Qu’est-ce donc qui, selon vous, empêche les gens de se suicider ? demandai-je.
Il me regarda d’un air distrait comme s’il cherchait à se rappeler de quoi nous parlions.
— Je… je ne le sais pas encore bien… deux préjugés les arrêtent, deux choses ; il n’y en a que deux, l’une est fort insignifiante, l’autre très sérieuse. Mais la première ne laisse pas elle-même d’avoir beaucoup d’importance.
— Quelle est-elle ?
— La souffrance.
— La souffrance ? Est-il possible qu’elle joue un si grand rôle… dans ce cas ?
— Le plus grand. Il faut distinguer : il y a des gens qui se tuent sous l’influence d’un grand chagrin, ou par colère ou parce qu’ils sont fous, ou parce que tout leur est égal. Ceux-là se donnent la mort brusquement et ne pensent guère à la souffrance. Mais ceux qui se suicident par raison y pensent beaucoup.
— Est-ce qu’il y a des gens qui se suicident par raison ?
— En très grand nombre. N’étaient les préjugés, il y en aurait encore plus : ce serait la majorité, ce serait tout le monde
— Allons donc, tout le monde ?
L’ingénieur ne releva pas cette observation.
— Mais n’y a-t-il pas des moyens de se donner la mort sans souffrir ?
— Représentez-vous, dit-il en s’arrêtant devant moi, une pierre de la grosseur d’une maison de six étages, supposez-la suspendue au-dessus de vous : si elle vous tombe sur la tête, aurez-vous mal ?
— Une pierre grosse comme une maison ? sans doute c’est effrayant.
— Je ne parle pas de frayeur ; aurez-vous mal ?
— Une pierre de la grosseur d’une montagne ? une pierre d’un million de pouds ? naturellement je ne souffrirai pas.
— Mais tant qu’elle restera suspendue au-dessus de vous vous aurez grand’peur qu’elle ne vous fasse mal. Personne pas même l’homme le plus savant ne pourra se défendre de cette impression. Chacun saura que la chute de la pierre n’est pas douloureuse, et chacun la craindra comme une souffrance extrême.
— Eh bien, et la seconde cause, celle que vous avez déclarée sérieuse ?
— C’est l’autre monde.
— C’est-à-dire la punition ?
— Cela, ce n’est rien. L’autre monde tout simplement.
— Est-ce qu’il n’y a pas des athées qui ne croient pas du tout à l’autre monde ?
M. Kiriloff ne répondit pas.
— Vous jugez peut-être d’après vous ?
— On ne peut jamais juger que d’après soi, dit-il en rougissant. — La liberté complète existera quand il sera indifférent de vivre ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout.
— Le but ? Mais alors personne ne pourra et ne voudra vivre ?
— Personne, reconnut-il sans hésitation.
— L’homme a peur de la mort parce qu’il aime la vie, voilà comme je comprends la chose, observai-je, et la nature l’a voulu ainsi.
— C’est une lâcheté greffée sur une imposture ! répliqua-t-il avec un regard flamboyant. — La vie est une souffrance, la vie est une crainte, et l’homme est un malheureux. Maintenant il n’y a que souffrance et crainte. Maintenant l’homme aime la vie parce qu’il aime la souffrance et la crainte. C’est ainsi qu’on l’a fait. On donne maintenant la vie pour une souffrance et une crainte, ce qui est un mensonge. L’homme d’à présent n’est pas encore ce qu’il doit être. Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à qui il sera égal de vivre ou ne pas vivre, celui-là sera l’homme nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la crainte, celui-là sera dieu. Et l’autre Dieu n’existera plus.
— Alors, vous croyez à son existence ?
— Il existe sans exister.

C'est vertigineux !

Mais si j'ai bien compris, l'action se déroule pendant les mouvements anarchistes terroristes russes. Je ne les vois pas encore à l’œuvre, par contre ce genre de mises en bouche détonnent !


Dernière édition par Fatalité le Mar 30 Jan 2018 - 10:15, édité 1 fois
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Cizia
   
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Cizia  /  Homme invisible


J'espère que le livre te plaira, parce qu'il m'a profondément ennuyé. Soyons honnêtes, je n'ai rien lu d'autre de Dostoïevski et je me suis laissé persuader de commencer par ce dernier... La réel impression de voir une série télé d'époque, avec rebondissement au chapitre suivant, amour, gloire et beauté. Je ne remets pas en cause le génie de Dostoïevski à la lecture d'un seul de ses livres, mais si l'ensemble de son œuvre se rapporte à cela, alors je me demande bien ce qu'on a bien pu trouver en lui pour le mettre au rang de génie de l'écriture. Encore, pour rester juste, ai-je trouvé la forme plaisante, sans lourdeurs, ce qui m'a étonné tant la littérature classique à tendance à m'endormir sur ce point, mais sur le fond, mon dieu... Quitte à lire des russes, avec révolution et guerre, autant lire "Roman avec cocaïne", qui, même si le récit intervient durant la première guerre mondiale, m'a paru plus instructif sur la mentalité russe.
Enfin je suis peut être passé à coté ( mais à ce point quand même, c'est symptomatique) ?
 
Fatalité
   
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Fatalité  /  Blanchisseur de campagnes


Je t'avoue n'avoir pas rouvert le livre depuis ! ... Il faut bien se mettre en tête qu'à l'époque la littérature est le seul "média" aussi complet et facile d'accès. Donc on comprend l'effet-soap. Je crois que Dostoïevski publiait aussi des romans feuilletons, non ? Voilà. Seulement je trouve du coup que ça dynamise : je n'aurais pas pu lire Balzac, sans cela, par exemple. Je ne connais pas Roman avec cocaïne, par contre je trouve extraordinaires les considérations ci-dessus, peu importe qu'elles ne concernent pas directement la mentalité russe. Le pénible en effet, quand on reprend Dostoïeveski, c'est qu'il faut se rappeler tout son petit monde, et qu'il faut accepter les éléments qui servent uniquement une forme de naturalisme tsariste, si l'on peut dire. La télévision nous y a habitués (au naturalisme), tu y fais référence (à la télévision), donc on ne peut plus lire avec le même entrain je crois. Enfin, ça dépend toujours des personnes, mais quand même. Du coup, j'y cherche ce genre de perles (citée) !
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Molly
   
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Molly  /  Sang-Chaud Panza


Eh bien, de mon point de vue, c'est un très très beau livre. Le démarrage est certes lent et un peu obscur/confus, mais avec de la persévérance, on se laisse happer... et envoûter.
Je l'avais lu ado et je n'y avais pas compris grand chose. Je l'ai relu il y a quelques années, et là j'ai vraiment apprécié ma lecture. Je pense qu'il en supportera largement une troisième.
Outre l'intrigue, bien menée, et l'atmosphère, à la fois tendue et curieusement poétique, les personnages sont fascinants, en particulier le trouble, dangereux, mystérieux et séduisant Stavroguine.
Comme toujours chez Dosto, on peut y trouver à la fois du romanesque et du "philosophique".
Je le place juste en dessous des Frères Karamazov, mon préféré.
(Cela dit, pour découvrir Dosto, il vaut peut-être mieux commencer par Crime et châtiment ou l'adolescent...)


Dernière édition par Molly le Mar 9 Jan 2018 - 17:38, édité 1 fois


La bande-annonce
 
Fatalité
   
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Fatalité  /  Blanchisseur de campagnes


Merci Molly ! ... L'évocation de Stavroguine me relance, justement parce que même sans l'avoir jamais rencontré littérairement, son nom a comme un halo étrangement fascinant.
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Fatalité
   
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Fatalité  /  Blanchisseur de campagnes


Pouah pouah pouah, c'est énorme :

Dostoïevski, troisième partie, 6-2, a écrit:
[Pierre Stépanovitch :] — À ce qu’il me semble, vous prétendez m’écraser de votre supériorité parce que vous allez vous tuer ?
Kiriloff n’entendit pas cette observation.
— Ce qui m’a toujours étonné, c’est que tous les hommes consentent à vivre.
— Hum, soit, c’est une idée, mais…
— Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m’amadouer. Tais-toi, tu ne comprendras rien. Si Dieu n’existe pas, je suis dieu.
— Vous m’avez déjà dit cela, mais je n’ai jamais pu le comprendre : pourquoi êtes-vous dieu ?
— Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en dehors de sa volonté. S’il n’existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu d’affirmer mon indépendance.
— Votre indépendance ? Et pourquoi êtes-vous tenu de l’affirmer ?
— Parce que je suis devenu entièrement libre. Se peut-il que, sur toute l’étendue de la planète, personne, après avoir supprimé Dieu et acquis la certitude de son indépendance, n’ose se montrer indépendant dans le sens le plus complet du mot ? C’est comme si un pauvre, ayant fait un héritage, n’osait s’approcher du sac et craignait d’être trop faible pour l’emporter. Je veux manifester mon indépendance. Dussé-je être le seul, je le ferai.
— Eh bien, faites-le.
— Je suis tenu de me brûler la cervelle, parce que c’est en me tuant que j’affirmerai mon indépendance de la façon la plus complète.
— Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué ; bien des gens se sont suicidés.
— Ils avaient des raisons. Mais d’hommes qui se soient tués sans aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n’y en a pas encore eu : je serai le premier.
« Il ne se tuera pas », pensa de nouveau Pierre Stépanovitch.
— Savez-vous une chose ? observa-t-il d’un ton agacé, — à votre place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous indiquerai quelqu’un, si vous n’avez pas peur. Alors, soit, ne vous brûlez pas la cervelle aujourd’hui. Il y a moyen de s’arranger.
— Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble pas : je veux atteindre le point culminant de l’indépendance et je me tuerai.
« Il a trouvé ça tout seul », grommela avec colère Pierre Stépanovitch.
— Je suis tenu d’affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en marchant à grands pas dans la chambre. — À mes yeux, il n’y a pas de plus haute idée que la négation de Dieu. J’ai pour moi l’histoire de l’humanité. L’homme n’a fait qu’inventer Dieu, pour vivre sans se tuer : voilà le résumé de l’histoire universelle jusqu’à ce moment. Le premier, dans l’histoire du monde, j’ai repoussé la fiction de l’existence de Dieu. Qu’on le sache une fois pour toutes.
« Il ne se tuera pas », se dit Pierre Stépanovitch angoissé.
— Qui est-ce qui saura cela ? demanda-t-il avec une nuance d’ironie. — Il n’y a ici que vous et moi ; peut-être voulez-vous parler de Lipoutine ?
— Tous le sauront. Il n’y a pas de secret qui ne se découvre. Celui-là l’a dit.
Et, dans un transport fébrile, il montra l’image du Sauveur, devant laquelle brûlait une lampe. Pierre Stépanovitch se fâcha pour tout de bon.
— Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allumé une lampe ; « à tout hasard », sans doute ?
L’ingénieur ne répondit pas.
— Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu’un pope ?
— En qui ? En Lui ? Écoute, dit en s’arrêtant Kiriloff dont les yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression extatique. — Écoute une grande idée : il y a eu un jour où trois croix se sont dressées au milieu de la terre. L’un des crucifiés avait une telle foi qu’il dit à l’autre : « Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis. » La journée finit, tous deux moururent, et ils ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La prophétie ne se réalisa pas. Écoute : cet homme était le plus grand de toute la terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La planète tout entière, avec tout ce qui la couvre, — sans cet homme, — n’est que folie. Ni avant, ni après lui, son pareil ne s’est jamais rencontré, et cela même tient du prodige. Oui, c’est un miracle que l’existence unique de cet homme dans la suite des siècles. S’il en est ainsi, si les lois de la nature n’ont même pas épargné Celui-là, si elles n’ont pas même eu pitié de leur chef- d’œuvre, mais l’ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et mourir pour un mensonge, c’est donc que la planète est un mensonge et repose sur un mensonge, sur une sotte dérision. Par conséquent les lois de la nature sont elles-mêmes une imposture et une farce diabolique. Pourquoi donc vivre, réponds, si tu es un homme ?
— C’est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez ici deux causes différentes, et c’est très fâcheux. Mais permettez, eh bien, mais si vous êtes dieu ? Si vous êtes détrompé, vous avez compris que toute l’erreur est dans la croyance à l’ancien dieu.
— Enfin tu as compris ! s’écria Kiriloff enthousiasmé. — On peut donc comprendre, si même un homme comme toi a compris ! Tu comprends maintenant que le salut pour l’humanité consiste à lui prouver cette pensée. Qui la prouvera ? Moi ! Je ne comprends pas comment jusqu’à présent l’athée a pu savoir qu’il n’y a point de Dieu et ne pas se tuer tout de suite ! Sentir que Dieu n’existe pas, et ne pas sentir du même coup qu’on est soi-même devenu dieu, c’est une absurdité, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au comble de la gloire. Mais celui-là seul, qui est le premier, doit absolument se tuer ; sans cela, qui donc commencera et le prouvera ? C’est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je suis obligé d’affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d’affirmer leur liberté. Si l’homme jusqu’à présent a été si malheureux et si pauvre, c’est parce qu’il n’osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot, et qu’il se contentait d’une insubordination d’écolier. Je suis terriblement malheureux, car j’ai terriblement peur. La crainte est la malédiction de l’homme… Mais je manifesterai mon indépendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je commencerai, je finirai, et j’ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la génération suivante ; car, autant que j’en puis juger, sous sa forme physique actuelle il est impossible à l’homme de se passer de l’ancien dieu. J’ai cherché pendant trois ans l’attribut de ma divinité et je l’ai trouvé : l’attribut de ma divinité, c’est l’indépendance ! C’est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.
Son visage était d’une pâleur étrange, et son regard avait une fixité impossible à supporter. Il semblait être dans un accès de fièvre chaude. Pierre Stépanovitch crut qu’il allait s’abattre sur le parquet.
Dans cet état d’exaltation, Kiriloff prit soudain la résolution la plus inattendue.
— Donne une plume ! cria-t-il ; — dicte, je signerai tout. J’écrirai même que j’ai tué Chatoff. Dicte pendant que cela m’amuse. Je ne crains pas les pensées d’esclaves arrogants ! Tu verras toi-même que tout le mystère se découvrira ! Et tu seras écrasé… Je crois ! Je crois !
Pierre Stépanovitch, qui tremblait pour le succès de son entreprise, saisit l’occasion aux cheveux ; quittant aussitôt sa place, il alla chercher de l’encre et du papier, puis se mit à dicter :
« Je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare… »
— Attends ! Je ne veux pas ! À qui est-ce que je déclare ?
Une sorte de frisson fiévreux agitait les membres de Kiriloff. Il était absorbé tout entier par cette déclaration et par une idée subite qui, au moment de l’écrire, venait de s’offrir à lui : c’était comme une issue vers laquelle s’élançait, pour un instant du moins, son esprit harassé.
— À qui est-ce que je déclare ? Je veux savoir à qui !
— À personne, à tout le monde, au premier qui lira cela. À quoi bon préciser ? À l’univers entier !
— À l’univers entier ? Bravo ! Et qu’il n’y ait pas de repentir. Je ne veux pas faire amende honorable ; je ne veux pas m’adresser à l’autorité !
— Mais non, non, il ne s’agit pas de cela, au diable l’autorité ! Eh bien, écrivez donc, si votre résolution est sérieuse !… répliqua vivement Pierre Stépanovitch impatienté.
— Arrête ! Je veux dessiner d’abord une tête qui leur tire la langue.
— Eh ! quelle niaiserie ! Pas besoin de dessin, on peut exprimer tout cela rien que par le ton.
— Par le ton ? C’est bien. Oui, par le ton, par le ton ! Dicte par le ton !
« Je soussigné, Alexis Kiriloff, — commença d’une voix ferme et impérieuse Pierre Stépanovitch ; en même temps, penché sur l’épaule de l’ingénieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci traçait d’une main frémissante, — je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare qu’aujourd’hui, — octobre, entre sept et huit heures du soir, j’ai assassiné dans le parc l’étudiant Chatoff comme traître et auteur d’une dénonciation au sujet des proclamations et de Fedka, lequel a logé pendant dix jours chez nous, dans la maison Philippoff. Moi-même aujourd’hui je me brûle la cervelle, non que je me repente ou que j’aie peur de vous, mais parce que, déjà à l’étranger, j’avais formé le dessein de mettre fin à mes jours. »
— Rien que cela ? s’écria Kiriloff étonné, indigné même.
— Pas un mot de plus ! répondit Pierre Stépanovitch, et il voulut lui arracher le document.
— Attends ! reprit l’ingénieur, appuyant avec force sa main sur le papier. — Attends ! c’est absurde ! Je veux dire avec qui j’ai tué. Pourquoi Fedka ? Et l’incendie ? Je veux tout, et j’ai envie de les insulter encore par le ton, par le ton !
— C’est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit ! dit d’une voix presque suppliante Pierre Stépanovitch tremblant que l’ingénieur ne déchirât le papier : — pour qu’ils ajoutent foi à la déclaration, elle doit être conçue en termes aussi vagues et aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu’un petit coin de la vérité, juste assez pour mettre leur imagination en campagne. Ils se tromperont toujours mieux eux-mêmes que nous ne pourrions les tromper, et, naturellement, ils croiront plus à leurs erreurs qu’à nos mensonges. C’est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on ne peut mieux ! Donnez ! Il n’y a rien à ajouter, c’est admirable ainsi ; donnez, donnez !
Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff écoutait en écarquillant ses yeux ; il avait l’air d’un homme qui tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n’est plus en état de comprendre.
— Eh ! diable ! fit avec une irritation soudaine Pierre Stépanovitch, — mais il n’a pas encore signé ! Qu’est-ce que vous avez à me regarder ainsi ? Signez !
— Je veux les injurier… grommela Kiriloff, pourtant il prit la plume et signa.
— Mettez au-dessous : Vive la République ! cela suffira.
— Bravo ! s’écria l’ingénieur enthousiasmé. — Vive la République démocratique, sociale et universelle, ou la mort !… Non, non, pas cela. — Liberté, égalité, fraternité, ou la mort ! Voilà, c’est mieux, c’est mieux.
Et il écrivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature.
— Assez, assez, ne cessait de répéter Pierre Stépanovitch.
— Attends, encore quelque chose… Tu sais, je vais signer une seconde fois, en français : « de Kiriloff, gentilhomme russe et citoyen du monde » Ha, ha, ha !
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